
Comme à ses habitudes, au moment où l’on s’attend à un véritable discours d’orientation de l’ancien opposant historique, c’est un Laurent Gbagbo hilare qui ne faisait que rire son auditoire qui n’en demandait pas plus pour saluer ce spectacle gratuit avec des applaudissements. Dans un discours poussif, ubuesque et parfois décousu, Laurent Gbagbo a servi une véritable scène du coq à l’âne à son auditoire. Le hic dans l’affaire, c’est qu’en face de lui, il y avait des universitaires de grande renommée, des élus, des hauts cadres de l’administration publique et privée et des citoyens ordinaires. Mais à chacune de ses sorties où le ridicule se dispute avec l’incohérence dans les propos, l’on entend des applaudissements dans la salle pour saluer le discours du chef. C’est ce à quoi l’on assiste quand on est à un spectacle comique comme ‘‘Bonjour 2025’’. A titre d’exemple, dans son intervention, Gbagbo soutient que la Côte d’Ivoire actuelle est un champ de ruine et de désolation. « Quand je regarde les gens, tout est ruine et désolation ! Mais enfin ! Nous avons entrepris des travaux qu’il faut continuer et qu’il faut terminer. Et là, j’ai fait les travaux. La campagne va venir, on va parler ». L’on sait que tout n’est pas parfait dans ce pays et qu’il reste encore beaucoup à faire.
Mais comparé aux dix années de règne de Laurent Gbagbo, il est moralement et intellectuellement indécent de soutenir que la Côte d’Ivoire actuelle est un champ de ruines et de désolation. Tous les observateurs s’accordent à dire qu’après Félix Houphouët-Boigny, jamais dans l’histoire de la Côte d’Ivoire, autant de progrès n’ont été réalisés en si peu de temps. Et ceci, dans tous les domaines. Le rôle de l’opposition est certes de critiquer, mais comment des intellectuels et des citoyens peuvent applaudir quand un homme soutient que la Côte d’Ivoire est un champ de ruines et de désolation ? Il est vrai que le populisme est la chose la mieux partagée au sein des pro-Gbagbo, mais le populisme ne doit pas enlever en nous la lucidité et le bon sens. Et comme s’ils étaient sous l’emprise d’un esprit qui les empêche de faire une appréciation objective d’une situation donnée, Laurent Gbagbo a entraîné ses ouailles dans une sorte d’hystérie collective qui contrarie les positions qu’ils ont défendues hier. Pour obtenir la réinscription de son nom sur la liste électorale, Gbagbo a indiqué qu’il a saisi l’ONU qui a fait injonction au régime d’Abidjan de s’exécuter. « L’ONU a déjà écrit pour leur dire de mettre mon nom, mais ils vont venir pour te dire qu’on t’avait parlé », a prévenu Laurent Gbagbo. Dans quel monde sommes-nous ? Est-on tenté de s’interroger. Est-ce les mêmes pro-Gbagbo qui ont brocardé et ostracisé la ‘‘communauté dite internationale’’, singulièrement l’ONU, qui sont en train d’applaudir cette même communauté internationale ? Au point même de prévenir en de termes sibyllins que l’ONU viendra forcer la main au pouvoir d’Abidjan pour inscrire le nom de Gbagbo sur la liste électorale ? L’on pourrait, à cet égard, paraphraser le très célèbre vieux de Ménékré qui a soutenu de façon triviale que « le temps qui était le temps n’est plus le temps qui est le temps ».
Sur la question de son bilan et la gestion de son pouvoir, Gbagbo a également tenu des propos qui amènent à se demander si nous sommes dans le même pays. « Il y en a qui disent que quand Gbagbo était là, il a fait quoi ? Je vais leur dire ce que j’ai fait. La guerre qu’ils ont envoyée là, je l’ai contenue (Cris, rires et applaudissements dans la salle, NDLR). Je vois des gens essayer d’expliquer et dire qu’ils étaient exclus (…) Je suis arrivé au pouvoir en octobre. Novembre, décembre, début janvier, on nous attaque. J’ai fait quoi en deux mois pour qu’on nous attaque ? J’ai fait quoi en deux mois qui mérite qu’une rébellion nous attaque ? Mais ça, ce sont des débats qu’on va avoir. S’ils veulent qu’on en parle, on en parlera. Mais moi, je veux qu’on en parle. Si les gens veulent qu’on parle des rapports qu’on a eus de ce qu’ils nous ont fait, ils vont nous expliquer les mesures que j’ai prises qui allaient contre les boubous, parce qu’ils disaient qu’on ne pouvait pas porter des boubous, alors que moi-même j’étais en boubou. Donc, chers camarades, c’était ça », a indiqué l’ancien président. Alors question : Sur le chapitre de la rébellion, qu’est-ce que Laurent Gbagbo et ses sbires n’ont pas encore dit qu’ils vont enfin révéler aux Ivoiriens ? L’on a encore en mémoire qu’en 2010, à la veille du débat télévisé qui mettait face à face Gbagbo et Ouattara, l’ancien président avait fait le serment qu’il allait crever l’abcès et révéler enfin qui était le père de la rébellion. Mais ce fut du pipo. Une fois sur le plateau de la face à face, Gbagbo, en panne sèche d’idées, n’a fait aucune révélation. 15 années après, il revient à la charge. A la vérité, Laurent Gbagbo n’a rien à dire. Il s’étonne d’avoir essuyé une attaque deux mois seulement après son élection.
Mais il a oublié qu’il a lui-même affirmé qu’il a été « élu dans des conditions calamiteuses ». Et il a lui-même évoqué la question du charnier de Yopougon, sans dire les noms de ceux qui ont donné les ordres et aussi ceux qui ont perpétré ces crimes. Le procès a eu lieu, les responsabilités ont été situées et il y a eu des condamnations. Et comme Gbagbo sait que son régime était derrière ces premiers crimes de son mandat, il a préféré verser dans la victimisation. Et pourtant, le silence aurait été préférable dans cette situation, parce que le président Alassane Ouattara a donné une leçon de gouvernance à Laurent Gbagbo. Alors qu’il avait toutes les informations des mouvements militaires qui se préparaient au Burkina Faso, Laurent Gbagbo n’a pas pu éviter la rébellion. Tandis que le régime du président Alassane Ouattara a essuyé toutes sortes d’attaques des camps militaires, des commissariats, des brigades de gendarmerie et même des mutineries qui ont toutes été contenues, y compris l’épisode du Conseil national de transition en 2020, qui était également un soulèvement armé qui a été déjoué. Face à cette masterclass politique, Laurent Gbagbo doit savoir raison garder quand il se retrouve avec ses obligés pour ses spectacles. Au total, le Comité central de ce samedi ou le format politique de Bonjour 2025 a tenu toutes ses promesses. Mais Laurent Gbagbo doit revisiter un premier conseil du président Henri Konan Bédié avant son décès. « La bouche qui parle doit avoir pitié de l’oreille qui écoute ».
Kra Bernard