
Abidjan, le jeudi 24 juin 2021 (lavenir.ci)-Initialement prévue pour 2020, l’entrée en vigueur de l’ECO a été reportée en 2021, en raison de la pandémie de coronavirus. Samedi 19 juin à Accra, au Ghana, les pays membres de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (Cedeao), se sont accordés à reporter le lancement de leur monnaie pour 2027.
La Communauté des Etats de l’Afrique de l’ouest (Cedeao) a annoncé samedi 19 juin 2021, lors de son 59è sommet extraordinaire, le report de l’entrée en vigueur de sa future monnaie unique, l’Eco. Selon la nouvelle feuille de route, l’organisation sous-régionale prévoit lancer sa monnaie en 2027. L’annonce a été faite par le président de la commission de la Cedeao, Jean Claude Brou. Se prononçant sur cet autre report, des économistes que nous avons joints par téléphone, ont exhorté les chefs d’État africains, à accorder leur violon pour l’aboutissement du projet.
Selon Dr Samuel Mathey, les deux grands problèmes étaient le problème de la conformité de convergence par les États et le fait que les pays anglophones demandaient à ce que les pays francophones coupent définitivement le cordon ombilical avec la France et l’Euro. « La première annonce de l’installation de l’Eco a été faite en 2009. De 2009 ça a été reporté à 2015. De 2015, ça a été reporté à 2019. De 2019 ça a été reporté à 2020. De 2020, on nous parle encore de 2027. Mais le problème réel, c’est la coupure du cordon ombilical », soutient-il.
Même si ce sont deux États qui respectent les critères, on commence avec eux
À l’en croire, pour le respect du critère, ils avaient trouvé une solution qui était que ceux qui le respectaient, adhéraient au projet et qu’au fur et à mesure, les autres prenaient le train. Donc, ce premier blocage n’est plus un problème. « Même si ce sont deux États qui respectent les critères, on commence avec eux. Et ça va encourager les autres. Au lieu d’attendre que tous les 15 États les respectent, commençons avec les deux États », suggère-t-il.
Pour Dr Mathey, le véritable problème aujourd’hui, c’est plutôt l’arrimage à l’Euro. « Mais, ce qui se passe, c’est que les ajustements que la France a faits, le Nigéria n’a pas considéré les ajustements qui ont été faits avec la Bceao, ils disent que c’est du cosmétique et que le véritable élément, c’est de rendre la monnaie flexible. L’union monétaire est une décision politique. Mais, si on veut absolument remplir les critères, ça ne va jamais marcher », confie-t-il
Une rupture entre les accords que nous avons avec la France
Quant au Prof Séraphin Prao, il pense à un manque de cohérence et de vision de la part des gouvernants. « Il était question qu’en 2020, les pays de la zone Cedeao enregistrent la naissance effective de cette monnaie. Au lieu de constater l’implantation de cette monnaie, on a plutôt remarqué un mélange de vision, parce que certains pays de l’Uemoa se sont engouffrés dans une réforme du franc CFA. Nous ne voulons pas de réforme du franc CFA, nous voulons une rupture entre les accords que nous avons avec la France, puis aller fondamentalement à la mise en vigueur de cette monnaie qui est un nouveau projet. Ce projet date quand même de 1983. Nos pères fondateurs avaient compris la nécessité d’aller à une monnaie commune puisqu’au sein de la zone Cedeao, nous avons 8 monnaies et ces monnaies créent des coûts de transaction au citoyen lambda », confie-t-il. Non sans déplorer que lorsque vous commercez avec le Ghana, le Niger, le Nigéria, la Sierra Léone, dès lors que deux pays n’ont pas la même monnaie, il se pose un problème. Et cela, rappelle-t-il, « fait que nous n’avons pas dynamisé le commerce intrarégional. Le commerce intrarégional se situe à peu près entre 10 et 12% dans notre zone, alors qu’ailleurs, en Europe, c’est aux alentours de 70%. Nous avons donc compris la nécessité d’aller à cette monnaie ».
Autre facteur, note Prof Prao, c’est le non-respect des critères de convergence. Pour lui, pour aller à une monnaie, c’est qui se ressemble s’assemble. « Lorsque l’économiste canadien Robert Mundell, en 1963, avait élaboré la théorie sur le choix des régimes de change, des unions monétaires, il a dit que pour que les pays puissent avoir une seule monnaie, il faut que les économies de ces pays se ressemblent. Comment faire en sorte que les économies de ces pays se ressemblent ? C’est la raison pour laquelle, nous avons trouvé la parade, nous les économistes, tout d’abord, nous devons édicter, élaborer des critères de convergence et obliger chaque pays à respecter ces critères », encourage-t-il les chefs d’État africains.
Le nom de l’Eco n’a pas été choisi par les pays de l’Uemoa
Ajoutant que jusqu’à l’année dernière, le seul pays qui respectait les critères de convergence, c’était le Togo. A cela, il faut ajouter un autre point exogène : celui de la crise de la Covid19 qui est venue plomber le projet. « Parce que vous ne pouvez pas obliger les gens à respecter les critères de convergence et dire que vous voulez que le déficit par rapport au PIB ne dépasse pas 3%, alors que vous savez que le pays doit formuler une bonne riposte. Par exemple, en Côte d’Ivoire, quand le Premier ministre Amadou Gon vivait, le pays avait élaboré une riposte qui est à hauteur de 5% du PIB, soit 1700 milliards de Fcfa. Donc, on ne peut pas, dans ce contexte de riposte à cette pandémie, demander à un pays d’être vertueux », défend-il. Toutefois, notre interlocuteur estime que ce qui est gênant, c’est le fait que les pays ne s’accordent pas sur le projet lui-même. « Parce que le projet originel, c’était l’Eco. Le nom de l’Eco n’a pas été choisi par les pays de l’Uemoa, il a été choisi par tous les pays de la Cedeao. Or, voyez-vous, le Nigéria a dit qu’il n’allait pas entrer dans l’Eco version CFA, puisque nous n’avons jamais dit que nous allons arrimer notre monnaie à l’Euro. Et là, cela a créé un désordre ».
Nous avons 6 ans pour réfléchir à toutes ces questions.
Poursuivant, cet économiste a invité les chefs d’État africains à revoir leurs stratégies. « Encore qu’il n’est pas évident qu’en 2027, le projet aboutisse. Mais, je pense qu’ils ont bien fait de le reporter à 2027. Nous avons 6 ans pour réfléchir à toutes ces questions. Il faut que les présidents africains se parlent, se revoient et surtout, les pays de la zone Uemoa. Il nous revient de bien réfléchir, si nous voulons aboutir à l’Eco originel. Si c’est l’Eco originel, quel est donc le bien-fondé de la réforme que nous avons engagée avec la France ? J’ai l’impression que la France n’a pas intérêt à ce que les pays de l’Uemoa aillent à ce projet de l’Eco et donc la stratégie qu’ils ont trouvée, c’est de dire que les pays de l’Uemoa veulent aller à l’Eco version Euro. Et donc, le Nigéria n’acceptera pas cela, le Ghana et plusieurs pays également. Et le projet sera avorté », prévient-il. Ajoutant qu’on ne peut pas se permettre d’avoir une bancarisation monétaire dans cette petite zone, quand on sait que les 27 pays de l’Europe ont une monnaie. « Donc, il est bon que nous allions vers cette unicité monétaire, mais encore que les chefs d’État accordent leur violon, regardent dans la même direction et dans le même sens. C’est à ce prix que nous pourrons réussir », assure-t-il.
Fatou Sylla